sans titre 1

 

"Désir du danger"

ou

"danger du désir"?

 

 

 

Le texte

 

2  Sur le soir, David se leva de son lit. Il alla se promener sur la terrasse de la maison du roi. Du haut de la terrasse, il aperçut une femme qui se baignait. La femme était très belle.

3  David envoya prendre des renseignements sur cette femme, et l’on dit : « Mais c’est Bethsabée, la fille d’Eliam, la femme d’Urie le Hittite ! »

4  David envoya des émissaires pour la prendre. Elle vint chez lui, et il coucha avec elle. Elle venait de se purifier de son impureté. Puis elle rentra chez elle.

5  La femme devint enceinte. Elle en fit informer David et déclara : « Je suis enceinte. »

6  David envoya dire à Joab : « Envoie–moi Urie le Hittite. » Joab envoya donc Urie à David.

(2 Samuel 11. T.O.B.)

 

Enjeux

 

Dans le récit biblique de 2 Samuel 11, quelle est la part de responsabilité de Bethsabée dans le désir de David ?

Derrière cette question anecdotique, il y a la question récurrente, encore actuelle, de la séduction, de la culpabilité de l'objet du désir.

Le "désir du danger", c'est quand on provoque le désir de l'autre, tout en sachant les conséquences de cette attitude.

Le "danger du désir" c'est quand on laisse le désir grandir en soi et ainsi, on prend le risque de succomber.

Le XVIe siècle a débattu ce sujet. Nous en prendrons un témoignage dans trois illustrations bibliques du monde luthérien. Ces trois images représentent la scène bien connue où David aperçoit de la fenêtre du palais royal, la belle Bethsabée faisant ses ablutions, qu'on peut supposer être les ablutions rituelles de purification après sa période menstruelle (2 Sa.11.4).[1]

 

 

La première image que nous allons étudier a été publiée dans la Bible éditée par Hans Lufft en 1534. Elle a été dessinée dans l'atelier de Cranach selon les indications de Luther.

 

 

La première image

 

Dans le cadre improbable d'une Jérusalem de légende, Bethsabée, de dos, est occupée à sa toilette avec deux servantes. On ne voit rien de sa nudité, à peine l'ombre de son mollet. Elle est donc habillée et aucun des trois personnages ne s'aperçoit que le roi se trouve sur la terrasse et la regarde. Bethsabée est ici, totalement innocente du désir de David. On en a encore une indication, semble t-il par la présence des cygnes sur l'eau. Deux d'entre eux, en vis à vis, disent peut être la suite de l'histoire : le face à face intime entre Bethsabée et le roi. Par ailleurs, plus au fond, le cygne qui en suit un autre apporte un éclairage : la légende de Léda. Nous sommes au XVIe siècle et l'antiquité imprègne fortement la culture des hommes de ce temps. Rappelons que Léda, fille de Thestius et femme de Tyndare fut l'objet du désir de Jupiter. Celui-ci, pour la séduire se métamorphosa en cygne, et joua avec elle sur les bords du fleuve Eurotas où elle se baignait. Elle accoucha de deux œufs ; de l'un sortirent Hélène et Clytemnestre et de l'autre Castor et Pollux.

On retrouve ainsi beaucoup de points de contact entre l'histoire légendaire et le récit biblique.

Dans cette image, Bethsabée semble donc victime de la séduction royale.

 

La deuxième image

 

La deuxième image paraît une copie de la première, pourtant de nombreux détails la différencient. Elle a été dessinée par Virgil Solis[2] et apparaît quelques années après la première dans l'illustration de "Figures de la Bible"[3] encadrée de deux quatrains, l'un en latin, l'autre en allemand. Le premier dit (traduction très littérale)[4] :

 

La pure, que David voit en train de se laver les jambes

Il l’appelle, celle-ci venant se retire sans honte [5]

 

Et le texte en allemand [6] :

 

David profane son corps

Avec Bersabé la femme d’Urie

 

Bethsabée est peut-être encore ici une femme "pure". Pourtant nous pouvons observer quelques variantes dans cette représentation par rapport à la précédente :

La jambe de Bethsabée est nettement plus haut levée et une servante regarde le roi installé sur le balcon. On est donc conscient de la présence d'un témoin.

Sur le côté, une table est dressée avec une collation. Le bain n'est plus rituel mais s'inscrit dans un moment de détente champêtre.

Sur la table on peut voir un double signe représentant un "9" et un "6". Il s'agit du rappel des commandements.

Ce signe n'apparaît  dans aucune autre image de Virgil Solis, sauf dans celle qui présente l'inceste des filles de Lot [7]. Par ailleurs, en détaillant des centaines de gravures, j'ai retrouvé un double "9" dans une représentation de Joseph fuyant la femme de Putiphar, tirée du "Petit catéchisme" de Luther[8]. Dans cet ouvrage, le 6e commandement est associé à David et Bethsabée et le 9e à Joseph et la femme de Putiphar.

Il semble donc bien que le signe visible sur la table de la collation rappelle les commandements : le 9e la défense de la convoitise[9], le 6e la défense de l'adultère.

 

Luther, qui associe les 9e et 10e commandements précise :

 

«Dieu a donc ajouté ces deux commandements afin que l'on considère aussi comme un péché et comme une chose défendue de convoiter la femme ou les biens de son prochain et de chercher, de quelque manière, à s'en emparer»[10]

 

D'autre part, la convoitise précédant et "nourrissant" l'adultère, il est normal de les retrouver ensemble.

Si dans l'image de Virgil Solis, la prude Bethsabée ne semble pas vraiment séductrice, on trouve néanmoins, sur "sa" berge, dans son univers, la marque des deux commandements qui vont être transgressés.

 

La troisième image

 

La troisième image est l'œuvre du dessinateur zurichois Jost Amman et apparaît en 1564 [11] également dans une édition francfortoise.[12]

 

image 3

Au milieu des feuillages et des frondaisons, Bethsabée ne semble vraiment pas accomplir un rite religieux en prenant un bain rituel. Les jambes, découvertes et haut levées ne doivent pas cacher grand chose de son intimité au regard de David, tout là-haut sur la terrasse. L'eau coule dans le bassin par la gueule d'une fontaine en forme de dragon. Bethsabée se regarde dans un miroir en se caressant le visage ou en appliquant un fard. De toute évidence, elle se préoccupe de sa beauté et sa posture est plus celle d'une courtisane que de la chaste épouse de l'officier Urie[13]. Dans d'autres images on ira même jusqu'à placer une pomme dans la main de Bethsabée. Echo à cette figuration : le réformateur Konrad Sam, en 1534 dira : «les femmes sont toujours Eve, elles séduisent les hommes et tiennent toujours la pomme dans la main.»[14] Effectivement, on voit bien ici le rôle que l'on prête à cette femme : celle de "la femme", tentatrice depuis le jardin d'Eden. Ces illustrations sont là pour rappeler le danger qu'elle représente[15]. On est donc passé d'une simple illustration de l'épisode biblique centrée sur l'abus de pouvoir d'un roi, à la leçon de morale qui dédouane un peu l'homme de sa convoitise, fragile comme il est devant la séduction active de la femme.

 

Conclusion

 

Dernière remarque : les trois images mettent l'accent sur la convoitise et l'adultère, qu'on adoucisse quelque peu la culpabilité de David en présentant Bethsabée comme une dangereuse tentatrice, ou qu'on garde au centre du propos le désir coupable du roi en montrant une Bethsabée pudique et réservée. Mais ces éclairages ne rendent pas compte de l'autre aspect de l'histoire : le crime abominable de David qui fait tuer Urie le mari de Bethsabée.

Ce point n'est pas mineur !

David écrivit une lettre à Joab et l’envoya par l’entremise d’Urie.

15  Il avait écrit dans cette lettre : « Mettez Urie en première ligne, au plus fort de la bataille. Puis, vous reculerez derrière lui. Il sera atteint et mourra. »

16  Joab, qui surveillait la ville, plaça donc Urie à l’endroit où il savait qu’il y avait des hommes valeureux.

17  Les gens de la ville firent une sortie et attaquèrent Joab. Il y eut des victimes parmi le peuple, parmi les serviteurs de David, et Urie le Hittite mourut lui aussi.

 

Certains illustrateurs, relativement peu nombreux, comme Hans Holbein le Jeune[16] ont mis l'accent sur le péché de meurtre, infraction au premier commandement. Cette image se retrouve dans les Bibles reprenant les gravures de Holbein[17]. Dans une des premières éditions de ces gravures,[18] l'image est accompagnée d'un quatrain de Gilles Corrozet. La figure représente le roi, le sceptre à la main, assis sur son trône, et Urie debout devant lui.

Le texte dit :

 

"David voulant l'adultere celer

Mande Urias, et lui baille une letre:

Puis luy commande a la bataille aller,

Par telle fraulde il le feit a mort mectre."

 

Le quatrain et l'image se situent après l'adultère et mettent l'accent sur le meurtre. La situation présentée est moins "croustillante" que celle de la nudité de Bethsabée dont on ne prononce même pas le nom.

Finalement, placer l'éclairage sur le péché de meurtre ou celui d'adultère, n'est pas innocent au XVIe siècle. Les regards sont orientés soit sur la politique et les abus de pouvoir qui caractérisent cette période, soit sur la vie quotidienne des fidèles et le souci pastoral de morale sexuelle[19].

 

 

Annexe sur le miroir : La femme qui se baigne en se regardant dans un miroir est une femme de mauvaise vie, luxurieuse vouée à la damnation (20). On retrouve ce sens dans plusieurs Bibles moralisées du Moyen Age. Mais dans certaines images, l’attitude non provocatrice de Bethsabée, le miroir présenté par sa servante respectueuse donne à penser que l’image traduit simplement la beauté de la femme selon le texte biblique. (20) (J. le Grant, Le livre des bonnes mœurs, XVe siècle. Chantilly, Musée Condé, ms. 1338 (fig. 159) cité dans F. Garnier, le langage de l’image au Moyen Age, Le léopard d’or, 1989, T. 2. p.280.)

 

Bibliographie :

Outre les ouvrages déjà cités, on pourra se référer avec bonheur aux travaux de M. Engammare :

- "David côté jardin : Bethsabée, modèle et anti-modèle littéraire à la Renaissance" in Cité des hommes, cité de Dieu, Travaux sur la littérature de la Renaissance en l'honneur de Daniel Ménager, Genève, librairie Droz, 2003.p.533-542.

- "La morale ou la beauté ? Illustrations des amours entre David et Bethsabée dans les bibles des XVe-XVIIe siècle", in La Bible imprimée dans l'Europe moderne, sous la direction de Bertram Eugène Schwarzbach, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1999, p.447-476.

 

Crédit photographique :

1e image : Photographie de l'auteur. Fac similé, Bible de Luther 1534.

2e image : Courtesy of the Digital Image Archive, Pitts Theology Library, Candler School of Theology, Emory University.

3e image : Photographie de l'auteur.



[1] C'est en Orient, au IXe siècle que naît le thème du bain de Bethsabée dans l'iconographie. Il illustre le désir coupable de David jusqu'au XIe siècle où David devient une figure du Christ et Bethsabée celle de l'Eglise. Vers le XIVe siècle le thème donne une image de l'amour courtois. (Cf. J. Deschaux, Livre d'heures enluminé par Pelerin Frison, Bibliothèque de Toulouse, 2003, pp.46-47.

[2] Virgil Solis (1514- Nuremberg, 1562) a travaillé à l'illustration de plusieurs Bibles pour Sigmund Feyerabend de Francfort.

[3] Biblische Figuren des Alten vnd Newen Testaments, Francfort 1560.

[4] "candida quam cernit davides membra lavantem,

hanc vocat, haec veniens cassa pudore redit"

[5] Le sens de "cassa pudore redit" pouvant être double : "a t-elle été privée de sa pudeur ou n'a t-elle pas eu de pudeur ?" Le début du premier vers qui nomme Bethsabée "la pure" fait pencher pour "une pudeur arrachée"

[6] "David entheiligt seinen leibe/

Mit Bersabe UriasWeibe"

[7] Le fait que ce signe apparaisse dans l'image représentant l'inceste des filles de Lot ne doit pas étonner, puisque, comme le rappelle le Catéchisme du Concile de Trente de 1566, à l'article concernant le 6e commandement :

«Selon S. Ambroise et S. Augustin, ce commandement porté contre l'adultère s'étend à tout ce qui est déshonnête et impur. (…) Ainsi, outre l'adultère, d'autres genres de libertinage sont encore punis dans Moïse. La Genèse nous rapporte un jugement de Juda contre sa belle-fille (Genèse 38.24).» Texte du concile dans : Catéchisme du Concile de Trente, Itinéraires, N°136, Paris 1969.

[8] Enchiridion : Der kleine Catechismus für die gemeine Pfarherr und Prediger, Leipzig 1545.

[9] L'Eglise luthérienne, comme l'Eglise catholique fonde la numérotation des commandements sur celle de S. Augustin (cf. Nouveau dictionnaire biblique. Article "décalogue". Ed. Emmaüs 1961.)

[10] Martin LUTHER Oeuvres t. VII, Genève, Labor et Fides, 1962, pp. 80.

[11] Neuwe biblische Figuren, Feyerabend, Franfort 1564.

[12] On la retrouve également en 1571 et en 1583 (Epigrammata Philippi Melanthonis selectiora… Feyerabend, Franfort.).

[13] Voir l'annexe sur le miroir.

[14] Cité par O. Christin, Les yeux pour le croire, Seuil 2003, p. 25.

[15] Le petit catéchisme de Luther dont nous avons parlé plus haut, précise ce danger en reprenant plusieurs fois des épisodes bibliques particulièrement "illustratifs".

[16] On peut citer également une reprise de H. Holbein dans la Bible de S. Nivelle de 1586.

[17] Comme J. Frellon, Lyon, 1551.

[18] Historiarum Veteris Testamenti Icones, Lyon, 1559, reprise pour les gravures de l'édition de 1538.

[19] Melanchthon, le premier, dès 1527 a réagit devant la situation morale et le comportement populaire très "relâché".

[20] (J. le Grant, Le livre des bonnes mœurs, XVe siècle. Chantilly, Musée Condé, ms. 1338 (fig. 159) cité dans F. Garnier, le langage de l’image au Moyen Age, Le léopard d’or, 1989, T. 2. p.280.)